L'art de la souveraineté
Vladimir Poutine expose sa vision d'un monde multipolaire fondé sur la souveraineté des États, lors de la cérémonie de remise des lettres de créance au Kremlin.
Vladimir Poutine a profité de la cérémonie de remise des lettres de créance de 32 nouveaux ambassadeurs au Kremlin le 15 janvier pour tenir son premier grand discours de politique étrangère.
Il intervient dans un contexte international chargé, marqué par la première année de la présidence Trump et les incertitudes qu'elle suscite quant à l'avenir de l'ordre international. Sans jamais nommer les États-Unis, le chef d'État russe a réitéré la vision fondamentale de son pays sur les relations internationales, une vision basée sur la souveraineté et le rôle central du droit international. Son discours révèle également un durcissement de la position russe concernant les préconditions à toute négociation sur l'Ukraine.
La souveraineté comme pilier de l'ordre international
La souveraineté est le principe de base de l'ordre international, le droit pour chaque État de déterminer librement les voies de son développement culturel, politique et économique.
Le monde multipolaire ainsi défendu par Moscou est un système international d'États souverains et égaux, réglant leurs différents par une coopération reconnaissant les intérêts nationaux de chacun, avec l'ONU et sa charte comme pierre angulaire.
Les pratiques contemporaines marquées par les tentations unilatéralistes sont sévèrement critiquées.
Et la diplomatie, la recherche de consensus et de solutions de compromis sont de plus en plus souvent remplacées par des actions unilatérales, par ailleurs très dangereuses. Au lieu d'un dialogue entre États résonne le monologue de ceux qui, par le droit du plus fort, estiment qu'il est acceptable d'imposer leur volonté, de faire la leçon et de donner des ordres.
Un monde multipolaire
Au-delà des principes, le discours dresse un panorama détaillé de relations bilatérales fructueuses.
Le Brésil, cofondateur des BRICS, est pris comme le cas exemplaire d'un État inscrivant son action dans un cadre multipolaire. Poutine mentionne sa conversation avec le président Lula, soulignant que leurs « visions des processus mondiaux et régionaux coïncident ou sont très proches. » L'Afrique reçoit une attention particulière, avec l'annonce d'un troisième sommet Russie-Afrique et le rappel de la contribution substantielle russe à la libération du « joug colonial ». Le Moyen-Orient est également mis en avant : projets d'envergure avec l'Égypte (centrale nucléaire d'El-Dabaa) et l'Arabie saoudite (dont le centenaire des relations diplomatiques sera célébré dans un mois). Pakistan, Algérie, Afghanistan, Liban, etc. Tous ces partenariats renforcent la crédibilité du multipolarisme russe.
Le président russe a un message particulier pour Cuba et, au-delà, pour l'ensemble de l'Amérique latine.
Nous avons toujours apporté et apportons aide et soutien à nos amis cubains. Nous sommes solidaires de leur détermination à défendre de toutes leurs forces leur souveraineté et leur indépendance. L’alliance russo-cubaine a été éprouvée par le temps et est fondée sur les sympathies mutuelles sincères des peuples des deux pays […] Je soulignerai qu’avec de nombreux pays d’Amérique latine, la Russie a depuis longtemps établi des relations étroites et constructives, une interaction. Nous avons toujours traité les États de cette région avec un grand respect, comme des partenaires égaux et indépendants.
Le message politique est clair au regard des pressions subies actuellement par la région.

La sécurité en Europe et le règlement de la question ukrainienne
Le conflit ukrainien est présenté comme l'illustration tragique de l'échec à respecter les principes d'un monde multipolaire, notamment du refus de prendre en compte les intérêts nationaux légitimes de l'État russe quant à sa sécurité.
Le mépris de ce principe fondamental et vital n'a jamais mené et ne mènera jamais à rien de bon. La crise autour de l'Ukraine l'a clairement démontré, elle qui est devenue la conséquence directe de l'ignorance pendant des années des intérêts légitimes de la Russie et d'une politique délibérée visant à créer des menaces pour notre sécurité, à faire avancer le bloc de l'OTAN vers les frontières russes – contrairement aux promesses publiques qui nous ont été faites. Je tiens à le souligner : contrairement aux promesses publiques qui nous ont été faites.
Poutine rappelle que la Russie a « à plusieurs reprises » proposé des initiatives pour construire une nouvelle architecture pour la sécurité en Europe et que c'est seulement sur la base de ces propositions qu'un règlement pacifique du conflit en Ukraine est possible.
Nous estimons qu'il serait nécessaire de revenir à leur discussion approfondie, afin de fixer les conditions sur lesquelles un règlement pacifique du conflit en Ukraine pourrait être atteint – et le plus tôt sera le mieux.
En langage clair, Poutine conditionne la possibilité d'un règlement pacifique en Ukraine à un retrait de l'OTAN de tous les pays d'Europe centrale et orientale ayant rejoint l'Alliance après 1997. Cela bien sûr ne se produira jamais. Poutine rejette en fait ici tout règlement pacifique du conflit.
Quoi qu'il en soit, la Russie se présente ici comme garante d'un ordre international classique face aux dangers de l'hégémonisme et de l'unilatéralisme. Le conflit en Ukraine, qui se décidera par les armes, n'est que la conséquence tragique d'une arrogance et d'un désir de puissance qui continueront de faire des ravages sans une refonte complète de la sécurité en Europe.