Lire plus et lire mieux
Comment la lecture approfondie est un acte de résistance face à la fragmentation numérique et aux mécanismes de l'économie de l'attention.
À l'ère du déluge numérique, l'accès à l'information est sans précédent mais le mode de lecture désormais dominant — sur écran, fragmenté, distrait — court-circuite les processus cognitifs essentiels à la compréhension au point où l'acquisition de connaissance devient difficile et tous les autres bénéfices tirés d'une lecture approfondie disparaissent. Les implications pour la pensée individuelle et le débat public sont inquiétantes.
La lecture est un processus physiologique
Une lecture approfondie est bien plus qu'un simple déchiffrage de mots. C'est une forme de lecture qui exige une attention soutenue et une immersion dans le texte. C'est un processus qui s'inscrit dans la durée et permet au lecteur de créer du sens, d'établir des connexions complexes et d'intégrer de nouvelles connaissances dans un réseau conceptuel préexistant. Cette capacité n'est pas innée mais s'appuie sur la plasticité des circuits neuronaux de notre cerveau. Elle se cultive, s'entraîne et dépend étroitement des conditions dans lesquelles on lit.
Une lecture active développe des capacités cognitives fondamentales. De fait, elle exige du lecteur qu'il adopte des perspectives, tout un univers mental et affectif différent du sien. L'effort demandé consolide et développe connaissance et sensibilité, une appréhension plus riche et plus complexe du monde.
C'est ce qui fait que la lecture joue un rôle important dans les sociétés démocratiques. Elle favorise une citoyenneté éclairée et respectueuse, capable de comprendre des enjeux complexes et de former un jugement raisonné plutôt que réactif. C'est une forme de résistance — l'agilité mentale maintient la possibilité d'une pensée autonome face à toutes les manipulations, faisant de la capacité à lire de façon approfondie un enjeu politique autant que personnel.

Les effets délétères d'une lecture distraite
Le mode de lecture adapté au déluge d'information numérique envahissant nos écrans est très différent. Quand on survole rapidement un texte, cherchant l'information pertinente, on n'a littéralement, physiologiquement pas le temps de penser et ressentir. Le cerveau s'adapte et développe des stratégies optimisées pour la vitesse — parcours en « F » par exemple (où l'œil balaye rapidement les premières lignes puis descend en diagonal) ou un état d'attention diffuse qui surveille simultanément plusieurs flux sans jamais se concentrer sur aucun. Ces adaptations physiques rendent difficiles le retour à une attention soutenue même quand on le souhaite.
La lecture sur écran favorise une approche fragmentée et distraite. Les notifications, les publicités, les suggestions d'articles connexes, les hyperliens même, créent un environnement de distractions permanentes qui rendent presque impossible le maintien d'une concentration prolongée. Cette navigation constante augmente considérablement la charge cognitive et encourage une lecture superficielle, une compréhension lacunaire et une mémoire faible du contenu parcouru.
Tout ça est cyniquement encouragé. L'économie de l'attention et les algorithmes façonnent la consommation d'information en vue de favoriser l'engagement et le temps passé sur les plateformes. Ces objectifs marchands encouragent la fragmentation de l'espace public et la réaction vive. Ils visent à détruire tout jugement autonome, tout jugement, en modifiant la structure et la qualité de l'attention collective.
Les gestes de la résistance
Il est possible de s'opposer pratiquement à ces évolutions, de redonner son sens et sa valeur à la lecture. En privilégiant délibérément des supports spécialisés (comme le bon vieux livre physique ou les liseuses numériques type Kindle) et les textes exigeants et longs. En s'imposant des routines et un rythme intégrant des moments de lecture. En créant un environnement propice et des rituels marquant le passage à un autre régime d'attention. En prenant des notes mentales, en relisant, en laissant à son cerveau et à son corps le temps d'assimiler ce qui est lu. En lisant dans d'autres langues. C'est un acte de souveraineté reconquise, une résistance à tous ceux qui veulent nous arracher notre autonomie.
La lecture comme rempart contre la barbarie
La lecture est ce qui protège l'humanité d'un retour à un état plus primitif de notre espèce. Les capacités qu'elle développe — empathie, pensée critique, réflexion complexe — sont précisément celles qui nous ont permis de sortir de la barbarie.
Sans elles, c'est le retour à nos cavernes. La division du monde entre « eux » et « nous », la manipulation émotionnelle immédiate, l'incapacité à comprendre l'autre et à raisonner au-delà de ses réflexes primaires.
Lire est un acte de résistance civilisationnel.